Sakurako la Ghesha

Sakurako, l'enfant du cerisier, portait bien son non de geisha. La renommée de sa beauté et le parfun de son charme s'étaient propagés dans tout l'archipel comme les blancs pétales emportés par le vent. Les samouraïs et les notables les plus fortunés d'Edo, même les daimyos payaient le prix fort pour jouir de sa compagnie, ne fût-ce qu'un instant.

Son visage avait l'éclat de la nacre, sa peau était aussi satinée que la fleur de magnolia.

Le chignon de sa chevelure de jais,élégamment rehaussée de jade,de perles et de corail,découvrait sa nuque vertigineusement délicate et sensuelle.Son goût était exquis,les couleurs et les motifs de ses kimono de soie était savamment assortis à son obi de brocart. Elle servait avec une grâce infinie le thé  et le saké.

Sa conversation était subtile, sa poésie raffinée, ses attentions délicieuses. Elle jouait merveilleusement bien du shamisen, du koto.

Sa voix était aussi pure que le chant cristallin d'une fontaine. Mais rien ne surpassait son art de la danse.Les poètes la comparaient à la légèreté  du papillon virevoltant entre les fleurs,à  la branche de saule qui ondule dans le vent,à la parade nuptiale de la grue cendrée. Ses admirateurs étaient transportés dans un autre monde,persuadés qu'une divinité s'était incarnée ici-bas.

Sakurako la geisha savait bien cacher sa secrète souffrance derrière le paravent de son art. Fille d'un samouraï  déchu qui était mort de honte, elle s'était vendue à la patronne d'une maison de thé  pour sauver de la misère sa mère,ses frère et soeurs.

Son sacrifice était ce qu'on appelle pudiquement "le prix des larmes".

Sakurako savait également,comme l'indiquait si bien son non de geisha que sa beauté était aussi éphémére que la fleur de cerisier emportée par le vent à peine éclose.

Parmi ses clients, beaucoup de soupirants rêvaient de l'avoir pour eux seuls, corps et âme.Ils lui offraient de l'or,des bijoux,lui proposaient d'en faire leur maîtresse en titre et lui promettaient de l'établir dans une riche demeure.

Mais pas un ne parvenait à capturer son coeur et, riant derrière son éventail, elle répondait :

- Monsieur est trop bon, mais il veut me mettre en cage ! Derrière des barreaux, le rossignol sauvage a-t-il encore envie de chanter ? Une geisha n'appartient à personne,c'est son seul privilège.

Un jour, hélas, l'un de ses visiteurs fit fondre la glace qui protégeait son coeur.

C'était un jeune samourai, le fils unique d'un daimyo. Il était beau, innocent, cultivé, doux, impétieux aussi. Elle refusa de le revoir, mais sa patronne fit pression sur elle jusqu'à ce qu'elle cède, car le jeune seigneur était des plus fortunés...

Elle mania avec lui l'ironie et la désinvolture pour le décourager, mais rien n'y faisait. La passion l'envahissait et son jeune sang bouillonnait. Il parla de l'épouser. Elle lui répondit qu'il gâcherait sa vie, qu'il couvrirait de honte son père et son clan en s'enfuyant avec une geisha, que c'était leur dernière entrevue. Furibond, il déclara :

- Jamais je n'aimerai une autre que toi ! Il me semble t'avoir connue dans une autre vie.

Un puissant lien karmique nous lie l'un à  l'autre. Maintenant que nous sommes réunis, rien ne pourra nous séparer. Je fais le serment de ne plus manger et de venir passer chaque nuit sous ton balcon tant que tu n'accepteras pas de vivre avec moi !

Et le lendemain soir, sous l'oeil de la lune qui pleurait ses larmes de rosée, Sakurako aperçut prosté dans la ruelle le jeune samouraï  pour qui elle ressentait une insoutenable faiblesse mais,nuit après nuit, il revenait hanter les lieux, pareil à un fantôme de plus en plus famélique.

Un matin,dans la pâle lumière de l'aube ou d'habitude il s'éclipsait, elle l'aperçut gisant dans la boue, sans vie. Affolée, elle courut avec ses servantes et constata qu'il respirait encore.Sans doute était-il tombé d'inanition. Elle le fit porter dans sa chambre et commanda un palanquin.

Pendant qu'elle le veillait, elle écrivit une lettre. Avant que les porteurs ne ramènent le jeune homme à la résidence de son père, elle lui caressa la joue et glissa la lettre dans sa ceinture.

Quand le fou d'amour ouvrit le message de sa bien-aimée, il put lire ce poème :

Le monde entier nous sépare
fruit de nos karmas
Océan infranchissable.

Ne coupons pas le rameau
Ou fleurit l'espoir
D'une si noble lignée.

Tu m'oublieras dans les bras
d'une digne épouse
Il n'y à d'autre remède.

Ce fut la dernière trace que laissa la sublime geisha.

Le lendemain, elle avait quitté la ville. Le souvenir de Sakurako flotta encore quelque temps dans l'Edo la capitale comme un air mélancolique. Puis la nostalgie de sa danse incomparable fut estompée par l'éclat d'autres fleurs du monde flottant.

Son jeune soupirant la chercha des jours et des jours, la pleura des nuits et des nuits.Comme si elle avait emporté  son âme, il garda la chambre un hiver. Mais au printemps, les forces lui revinrent avec la sève des arbres. Il connut à nouveau l'envie de croquer la vie. Ses parents lui présentèrent une fleur de haute naissance et ils burent les trois coupes de l'union.

Sept ans plus tard, une nonne vint mendier à la porte d'une belle demeure. La maîtresse de maison sortit elle-même pour remplir ce pieux devoir. Elle tenait par la main un jeune garçon.

Quand l'enfant vit la religieuse au noble visage où  fleurissait un bienveillant sourire, il demanda à remplir lui -même le bol à aumônes.

Pendant qu'il la servait, elle ne put s'empêcher de sécher une larme d'un revers de sa manche élimée.

- Pourquoi pleures-tu, belle dame ?
demanda le bambin.

- Autrefois j'avais un enfant qui te ressemblait et j'ai dû  le laisser.

- Pauvre garçon ! s'écria l'enfant.

- Oh, crois -moi, c'était mieux pour lui, c'était mieux ainsi.
Et tu ne serais pas dans cette charmante maison.

Et, tout en lui caressant le visage, la nonne lui demanda :

- N'es-tu pas heureux ici ?

-Oh si, madame!

-Alors moi aussi. Tu vois, ce bol que tu as rempli, c'est une barque qui vogue sur un océan de larmes et qui me porte jusqu'aux rives de la Terre Pure du Bouddha.

La pratiquante du Dharma reprît son chemin dans ce monde impermanent.

Même dans l'eau boueuse
La fleur de lotus conserve sa pureté.
En vérité, elle s'épanouit, merveilleuse
Parce que de la boue elle est née.

Sengai.